Les ascenseurs parisiens vus par un Québécois

(par Jean-Benoît Nadeau)

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Je n’oublierai jamais le 17 février 1999, jour où nos trois mètres cubes de paperasse, de livres, de vêtements, de vaisselle et autres bigoudis sont arrivés du Canada. Je n’oublierai jamais non plus le nom de l’entreprise de déménagement, la très nord-américaine North American Van Lines, qui en a laissé le quart bloqué dans l’ascenseur avant de nous planter là.

La lumière est allumée à l’intérieur et je reconnais la silhouette de mes bagages à travers la vitre. J’essaie d’ouvrir la porte. Bloquée. J’appuie sur le bouton. Rien. Nous v’là cons, comme dirait Gainsbourg, ce poète.

Les ascenseurs parisiens sont un magnifique exemple de compromis technologique, à la frontière de l’archaïque et du moderne. La très grande majorité des immeubles parisiens datent d’une époque où l’idée même d’ascenseur tenait du miracle. On ne connaissait que l’Ascension du Christ et celle du mont Blanc. L’installation d’ascenseurs au 20e siècle dans un immeuble non conçu à cette fin a donc requis beaucoup d’ingéniosité. D’où ces cabines minuscules bricolées n’importe comment à l’intérieur du puits de l’escalier. On leur donne d’ailleurs les formes les plus invraisemblables: en «V» ou même en «L», selon la place dont on dispose. Notre ascenseur est heureusement rectangulaire. Il porte un maximum de 180 kilos: ma femme, moi et une valise. Autant dire presque rien. Par coquetterie, le syndic de l’immeuble y a ajouté un miroir, pour faire plus grand. J’ai mesuré la cabine. Elle contient exactement un mètre cube hors tout — avec le reflet, ça fait deux.

La procédure de décollage fait tout le charme de l’engin: la porte extérieure se ferme et un gros verrou s’enfonce dedans automatiquement, puis le volet intérieur en accordéon se déploie et envoie un signal aux deux, trois neurones du circuit électrique pour lui dire go. L’ascenseur possède un cerveau minuscule. Si on appuie sur deux boutons à la fois, il ne retient que le plus bas numéro.

Dès qu’il a terminé son service, il tombe en léthargie et la lumière s’éteint. Or, les déménageurs ont empilé trop de matériel, bloquant la fermeture automatique des volets, interrompant ainsi la procédure de décollage. Dans ces circonstances, le verrou de la porte extérieure reste enclenché, lui, et la lumière reste allumée. C’est d’ailleurs le fait qu’elle soit allumée qui m’a mis la puce à l’oreille. Heureusement, ça marche d’habitude et je ne me plains pas. Dans les petites annonces, les Parisiens ont élaboré toute une terminologie pour permettre d’évaluer la situation ascensionnelle d’un appartement. Par exemple, le couple de femmes chez qui nous avons vécu la première semaine occupe un «quatrième sans». Sophie, c’est un «troisième sans». Nous, c’est un «troisième avec», quand l’ascenseur fonctionne. Ce genre de distinguo est d’autant plus nécessaire que, en France, tout est plus haut. Les plafonds sont plus élevés, certes, mais surtout, il y a toujours un étage de plus: quand on dit troisième étage, c’est vraiment le troisième. (Au Québec, ce serait le quatrième. C’est qu’au Québec, sous l’influence américaine, on a pris l’habitude de désigner le rez-de-chaussée comme le premier niveau. L’étage au-dessus est donc le deuxième, vous voyez l’idée. En France, le rez-de-chaussée n’est pas un étage; c’est l’étage zéro. Par conséquent, l’étage au-dessus n’est que le premier. Si bien que si je dis que je vis au troisième français, c’est l’équivalent d’un quatrième canadien. Les choses s’arrangent après le 13e étage, qui n’existe pas en Amérique, ce qui fait que le 14e est le 14e partout...)

Conseil de guerre: Julie, mon épouse, est aussi énervée que moi. Elle a appelé Otis, mais l’entreprise d’ascenseurs, ça les fait rigoler, des bagages coincés. C’est la «dernière priorité» des techniciens après les femmes, les enfants et les vieillards emprisonnés. Mon épouse a passé tout l’après-midi à ameuter le voisinage pour trouver une solution, ce qui lui a permis de faire connaissance avec les habitants de l’immeuble au grand complet. Les voisins se sont d’ailleurs empressés d’aider, mais sans résultat. Pour déverrouiller les portes, il faut la clef Otis, ce qui nous ramène à la case départ.

Je vais voir le concierge, qui me dit que c'est la concierge d'en face qui a la clef qu'il me faut.

Je sonne chez la concierge d’en face. (Pas facile de faire bouger une concierge qui ne vous connaît ni d’Ève ni d’Adam.) Et je me trouve devant une blonde pur jus d’environ 40 ans avec une poitrine à la Lolo Ferrari, période d’avant la greffe des silicones de 10 litres.

Ses cabots jappent dans le salon et son gorille jaloux se demande qui c’est — une concierge mariée avec un jaloux, ça fait ambiance. Le gorille est en train de battre son cabot, qui pisse n’importe où chaque fois qu’on sonne à la porte, une tare sérieuse chez un clebs de concierge. Normalement, ça les ferait sortir de leurs gonds, la concierge et la porte, mais il est 17 h et elle (la concierge) a déjà siphonné la moitié de sa caisse de bière quotidienne.

«Excusez-moi, madame, j’habite l’immeuble d’en face, mais j’ai un problème, et le concierge m’envoie chez vous.»

Comme tous les Français, elle aime jouer au pompier et elle réagit parfaitement au mot «problème». Au fond, les Français sont comme l’ascenseur Otis: un rien les bloque, mais quand on suit la procédure, c’est un charme.

«Mais vous êtes canadien!
— On ne se refait pas.
— Mais pas du tout! C’est mignon, un Canadien.»

Elle me fait un beau sourire. Le gorille, qui doit le sentir, bat son cabot. Pour un peu, j’ai l’impression qu’elle va me prendre la tête et me la foutre entre les lolos. Parler, il faut parler.

«Nous sommes en train d’emménager et les employés de l’entreprise de déménagement ont bloqué nos affaires dans l’ascenseur. Mon concierge me dit que vous auriez la clef spéciale qui permet l’ouverture.
— C’est exact.»

Elle me fait un sourire entendu et disparaît un instant. Moi, pendant ce temps, je vise le gorille. Il a fini de battre le chien et il regarde la mare de pisse sur le plancher. Ils ont en fait deux chiens, et le second vient d’imiter le premier. Le second cabot doit être son chouchou, car le gorille ne réagit pas. La concierge revient avec deux clefs en «T». Au premier coup d’œil, je vois que c’est le bon modèle. Je suis tellement content que j’ai envie de me plonger la tête dans ses lolos pour lui faire plaisir.

«Merci. J’habite dans l’immeuble d’en face, au troisième.
— Vous me la rapporterez?
— Oui, dès que j’ai fini.»

J’ai toujours été impressionné par ce genre de comportement. Les Français sont plutôt méfiants au premier abord, mais lorsque la glace est rompue, ils vous prêtent n’importe quoi sans vous demander votre nom. Dans ce cas-ci, c’est une clef assez précieuse, le genre de truc qu’on doit se refiler dans la famille depuis l’Occupation.

Toujours est-il que la clef fonctionne. Je déverrouille la porte. C’est tout con. Enfin, tout se règle: l’ascenseur est vidé, nos affaires sont montées chez nous.


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